La fuite en avant du 7, avec Soeur Emmanuelle


Ce qui m’émeut, et m’émerveille tout autant, c’est de retrouver la sagesse de l’Ennéagramme dans les paroles d’une personne qui raconte son chemin de vie. Tout d’un coup, ce qu’on a lu dans un livre, ce qu’on a étudié ou enseigné dans un cours, devient vérité vivante, car réalité incarnée par une personne en chair et en os au long de toute une vie. Ça ne peut alors pas être plus clair et plus lumineux... car personne ne dit mieux la vie de la rose que la rose elle-même !

 

La sagesse de l'Ennéagramme est là pour nous apprendre comment nous compensons notre absence d'être, notre oubli de soi, et l'expérience insoutenable du manque qui en résulte. La stratégie mise en oeuvre, notre personnalité, fait de son mieux pour compenser, certes, mais en obéissant, malheureusement, à la loi de la pesanteur, chère à Simone Weil (la philosophe).

 

Il y a donc 9 façons de s'oublier, d'en souffrir, de tomber dans son piège...et 9 chemins pour échapper à cette fameuse loi de la pesanteur qui nous fait dégringoler les escaliers de notre être.

 

Alors quand quelqu'un décrit avec ses mots et sa vie, de façon unique, l'un de ces 9 chemins, et rejoint ainsi l'universalité de l'expérience humaine, c'est tout simplement magique !...Très rare aussi.

 

Car bien-sûr, ce n’est pas à la portée de tous de faire un cours Ennéagramme (sans le savoir!) à partir de l’expérience de sa propre vie. Il faut pour cela avoir touché le fond de son expérience humaine, ou plutôt en avoir exploré et compris la hauteur, la largeur et la profondeur…Il faut aussi une conscience de soi dépouillée de toute enflure ou blessure egotique. Bref, il faut avoir approché la vérité de son existence et être dans un désir d’authenticité totale.

 

***

Extraits de "Vivre à quoi ça sert ?"

 

Manque du guide intérieur, quête de sens

À quoi ça sert de vivre ? Ça n'a pas de sens. A quoi ça sert les études ? Il faut toujours travailler. D'ailleurs, À quoi ça sert d'être sur la terre ? On ne sait pas où on va ni pourquoi on vit. C'est un chemin bouché, c'est ennuyeux au possible, c’est même bête.

 

Ce dont la plupart des hommes et des femmes d’aujourd’hui ont besoin, c’est de donner du sens à leur existence.  p6

 

Sur un feuillet Pascal avait transcrit l’expérience de “feu” qu’il fit une nuit de novembre 1654, où il découvrit que le “Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob” n’est pas celui des “philosophes et des savants”. A coeur de ces lignes, une exclamation : “Joie, joie, joie, pleurs de joie.” Je crois que cette expérience flamboyante du sens n’est pas limitée à son contexte de foi, qu’elle n’est pas réservée aux croyants. Supposons que nous partions ensemble de cette extraordinaire source de joie ?

 

 

Enfermement infernal…

Tout bien considéré, on vivait dans un carcan. L’autorité était sacrée, intouchable, et ne pouvait pas être remise en question (…) Toute velléité de changement était ainsi étouffée sans faire de bruit.  P7

 

On étouffait. L’aspiration à une plus grande liberté a bientôt fini par l’emporter.  P8

 

J'ai déjà fait remarquer que je ne supportais aucune obligation, aucune contrainte. J’adhérais avant l'heure à la fameuse formule de mai 68 : “il est interdit d’interdire”. Morale signifiait carcan qui vous enserre, vous empêche de courir où bon vous semble, de saisir le plaisir qui s’offre, en un mot : de jouir de tout. Car enfin, ce qui attire le plus, c’est le défendu. A l’instant où quoi que ce soit m’était défendu, j’éprouvais une envie irrésistible de m’y précipiter. Ça donne du sel, ça pique la langue, c'est excitant, tendis que tout ce qui est vertueux est assommant. On n'a qu'une vie, il faut en cueillir tous les fruits. L'idéal de la jeune fille “bien élevée" me répugnait. La petite phrase : “cela ne se fait pas” me hérissait. J'y répondais par cette impertinence désinvolte : “ eh bien moi je le fais !” et j’ajoutais, non sans outrecuidance : “Donc cela se fera”. P23

 

On pose le mors dans la gueule d’un animal pour le diriger. Suis-je une bête ou une femme libre ?

 

Le pire est qu’on se sent emprisonné dans un mouroir sans pouvoir en trouver l’issue, ni la cause.

 

Le néant, c’est l’absence de terrain où puisse s’investir la soif d’être, de vivre et d’être soi.

 

Écartelé entre l'infiniment grand et infiniment petit, crucifié entre la puissance, la noblesse de sa raison et l'expérience de ses limites, affronté au vide en lui-même est à la béance inéluctable de la tombe, l’homme, “cœur creux et plein d’ordure” (Pascal), est alors tenté de fuir, de fuir en avant.

 

 

Tentation de la fuite dans le divertissement

D’où vient ton dynamisme, ce rebondissement perpétuel ?

 

Pascal : “j'ai découvert que tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre.”

Ainsi, Pascal appelle “divertissement” la fuite dans l'agitation, hors de soi. En soi, en effet, il n'est pas de solution apparente qui vienne nous guérir du vide.  P 65

 

L'homme cherche un complément d'être devant l'expérience du vide, de ce vide pourtant irréductible. Comment le combler ? La solution immédiate qui se présente est une recherche éperdue hors de soi

 

Pascal : “ Misère. - la seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et cependant, c'est la plus grande de nos misères (…). Mais le divertissement nous amuse et nous fait arriver insensiblement à la mort.

 

Tout est appât dévorateur de nos forces physiques, financières, psychiques.

 

Du matin au soir et du soir au matin, nous cherchons au-dehors l'échappée salutaire au vide qui nous étreint. C'est une conspiration universelle contre le silence, le repos, l’intériorité.

 

Pascal : “À Quoi pense le monde ? (…) À danser, à jouer du luth, À chanter, (…) à se battre, à se faire roi, sans penser à ce que c’est qu’être roi, et qu’être homme.

 

Voici donc que, peu ou prou, nous entrons tous dans la danse. Oh! Bien sur c'est agréable : l'excitation de la libido superficielle flatte délicieusement  les sens. Mais le plaisir dans tous les domaines  - plaisir des sens, plaisir du cœur, plaisir de l’esprit- est toujours évanescent. Sitôt éprouvé, il disparaît. Il appelle donc un renouvellement constant. Livrés que nous sommes à cette ronde de l'agitation permanente, de l'accumulation, de la répétition, quelque chose en nous n'est jamais assouvi et crie sans cesse : encore, encore, j’en veux encore ! P 68

 

De retour à Bruxelles, je fus à nouveau happée par le divertissement. Le théâtre, le cinéma, les dancings, les jolies toilettes, les séjours à Paris m’attiraient irrésistiblement. Je voulais étouffer l’appel entendu. Au fond de moi, ma raison me disait que c’était là le sens de ma vie, mais le désir de me divertir criait plus fort.  P 69

 

Mon comportement de jouisseuse m’a portée, ô combien, à comprendre tous ceux qui, reconnaissant leur faiblesse, ne sont pas arrivés à la surmonter : avoir profondément senti sa propre misère amène à compatir à celle des autres. P77

 

Chercher à jouir sans limites, c’est souffrir du même coup des limites de la jouissance. Plus elle a régalé les sens et l’imagination, plus elle laisse le goût amer de tout ce qui excite pour s’évanouir trop tôt. Elle charrie derrière elle une béance, un vide qu’elle n’arrivera jamais à combler. P78

 

C'est quelque chose, tout de même, que cette formidable énergie que nous déployions pour tenter de remédier au vide, à l’insensé, au manque, en nous livrant corps et âme au flux et au reflux du plaisir, dans une fuite perpétuelle hors de nous-mêmes ! C’est terrible parce que c’est vain et voué à l’échec. Telle l’écume, le plaisir disparait aussitôt que son o ôpebjët est saisi. Ainsi l’insatisfaction n'ont bon creuse en nous, encore et toujours plus profond, son sillage d’amertume….Fondamentalement, c’est pour oublier la mort que nous nous divertissons.  p135

 

Gloutonnerie : le piège !

Ma soif se fit donc impérieuse et universelle. Je voulais tout connaître, tout comprendre, tout assimiler : la philosophie d'abord, mais aussi l’histoire de l'humanité, les astres, l’archéologie, l'écriture cunéiforme et les hiéroglyphes, les sciences et les arts, profanes et religieux, la théologie et les œuvres littéraires. Tout m’était passionnant. Je lisais tout… j'étais une acharnée de l’intelligence et ma curiosité n'était jamais assouvie. P 46

 

Ce désir d'accumulation du savoir, n’a t-il  pas à voir avec l'accumulation des biens et des plaisirs matériels ? Cette révolte qui te tient n’a-t-elle pas à voir avec la recherche de la jouissance centrée sur soi-même ? Tu prétends servir et aimer, mais vois ton orgueil, ton égocentrisme, ta vanité. Vois l’ampleur de ton ego, dans son désir de croître et de paraître !  P 50

 

 

Libération

 

Je prenais conscience que je vivais confinée dans mon ego, préoccupée uniquement de mes propres sensations. C’était finalement embêtant et triste. P 24

 

Pour Pascal, la pensée libre est le fondement de la valeur inaliénable de l’homme.  P10

 

Le propos de ce livre est de faire connaitre à mes contemporains en quête de libération un chemin de paix, un chemin de joie : la pensée de Blaise Pascal.

 

Pour emprunter ce chemin, il nous faut comme Pascal partir du manque, de la faiblesse ontologique de l’homme et de son angoisse. Il ne s’agit pas cependant d’y rester vautré et de s’y complaire.

 

J'échappais soudain au trou noir, à l’impasse où je me battais en vain contre des murs. OUI, je voulais vivre. Vivre pour développer mon être pensant qui dépasse les bornes de l’univers. J'ai tout à coup senti que la noblesse et la valeur de ma vie, loin d'être réduites à rien par mon impuissance et mon incapacité, résidaient dans mon être même et sa capacité de libération. J'étais éblouie de me trouver au seuil d'une porte ouvrant des perspectives jusqu'alors insoupçonnés. P22

 

A la lecture de Pascal, j’avais enfin l’impression de courir sur une route ouverte. Enfin quelque chose ! Si la morale reposait non sur des règles dictées, mais sur le principe du bien-penser qui est nécessairement libre, alors elle ne pouvait être que libératrice, dilettante et joyeuse. Ainsi,  “la vraie morale se moque de la morale”. P 25

 

Le vrai choix : la voie du coeur, à l’écoute du guide intérieur

Disons autrement tout cela. Le jour vient où, entre le plaisir et le bonheur, il faut choisir….Entre l’écume et l’éternité, il faut choisir. Entre la voracité et l’amitié, il faut choisir.

 

Je constate que l’étau s’est desserré chaque fois que ma vie a pris le sens du service et du partage….Au moment où j’ai troqué ma robe élégante pour la longue tunique noire (…), j’ai été envahie par un incroyable sentiment de libération. P96

 

L’irruption de l’amour dans une existence est comme le feu qui jaillit soudain dans l’âtre : tout prend relief à sa lumière et toute la maison peut en être incendiée. L’amour est le mystère de nos existences. P111

 

“Le vent souffle il veut, et tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient, ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit” (Jean 3,8). Ce souffle qui passe libère nos ailes intérieures, les ailes du coeur, engluées dans les jouissances sensibles, matérielles, intellectuelles. Quelque chose en nous se déploie, nous atteignons notre envergure véritable. Nous sommes alors emportés par le sens de notre existence, un sens qui ne vient pas de l’extérieur, mais qui n’est pas non plus une fabrication du moi.   P114

 

Nature optimiste, toujours !

Tout le monde le sait : je suis incorrigiblement positive. P 76

 

On me reproche d’insister sur tout ce qui est…rose ! Je ne vois pas la nécessité d’enfoncer davantage de clous sur les plaies : il y a assez de marteaux qui s’y emploient. P 118


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