« Typer » quelqu’un, à quoi ca sert ?

Cela ne sert à rien !

Imaginons la scène suivante : une personne sort d’un stage Ennéagramme, emballée…ce qui est souvent le cas, car c’est effectivement réjouissant de découvrir la richesse des différences humaines et de comprendre enfin son fonctionnement. Le sentiment de libération et l’enthousiasme aidant, on a envie de partager avec ses proches et cela peut donner ceci : 

« Le week-end dernier, en écoutant la description du type X, j’ai pensé à toi, c’était tellement toi. Et j’ai compris beaucoup de choses !…En gros ton problème c’est ça et au lieu de faire comme ci, tu devrais faire comme ça, et autant te dire que untel étant probablement Y, ce n’est pas étonnant que vous ne puissiez pas vous entendre. » 

 

Alors la personne en face vous écoute l’air dubitatif, avec un regard gris foncé et un sourire crispé qui veulent dire « Cause toujours ! ». Cet élan généreux de votre part produit en général le contraire de ce que vous espériez et il y a très peu de chances (c’est un euphémisme) que cette personne garde un souvenir positif de la conversation et de votre générosité.

 

Il y a également un autre fléau dans le monde de l’Ennéagramme. Des personnes sont amenées à se dire leur « numéro », et il peut arriver alors que l’un ne cache pas sa surprise à l’autre : « Ah bon ! Ca alors ! Moi j’étais persuadé que tu étais Z…Tu es sûr ? Tu sais, c’est assez courant de se tromper, il n’y a pas de honte à cela, tu devrais vraiment y regarder de plus près. Si tu veux mon avis, tu es Z : je ne ressens vraiment pas l’énergie Y chez toi, etc… »

Là-aussi, le détypé-retypé n’en croit ni ses yeux, ni ses oreilles…

 

Les bonnes âmes approuveront : « Mais c’est vrai que beaucoup de gens se trompent sur eux-mêmes ! Et on est quand même là pour s’éclairer les uns les autres ! ».

 

Quand cet élan de « correction » monte en nous, on peut aussi se rappeler :

  • que l’on peut se tromper…d’ailleurs on s’est déjà tellement trompé !
  • que c’est le moment béni de rentrer dans un dialogue et de s’intéresser à l’autre : raconte-moi ce qui t’anime au fond de toi-même, ce qui t’appelle, ce qui te fait vibrer. Dis-moi ta « passion », ce qui te fait souffrir, le piège qui te fait chuter…
  • que l’Ennéagramme est un chemin de connaissance de soi et de transformation personnelle avant d’être un outil de mise en boite de l’autre et de correction du monde.
  • que c’est intéressant de remettre en cause les cases dans lesquelles on a rangé ses petites connaissances Ennéagramme.
  • que l’Ennéagramme n’est qu’un modèle de la réalité et aussi lumineux et puissant soit-il, il ne sera jamais toute la réalité.

Je peux aussi mentionner une pratique qui consiste à poser une kyrielle de questions à quelqu’un, souvent après une rapide introduction à l’Ennéagramme, pour trouver son numéro. A la fin de son brainstorming, l’expert délivre le résultat de son enquête : tu peux être X ou Y ! Mais je pencherais plus pour X. J’imagine alors la réponse inévitable : « Ah bon… Et alors ca veut dire quoi ? Je fais quoi avec ca ? » Le poseur de questions omet souvent de préciser que le but du jeu est surtout de trouver le numéro.

 

Chers amis de l’Ennéagramme, ce sont des pièges dans lesquels nous pouvons  malheureusement tous tomber, donc la vigilance s’impose. Pour ma part, cela a pu m’arriver, et si c’est le cas, j’avoue que je n’ai aucune excuse.

 

Dans la formation que j’ai reçue (Enneagram Institute), il n'y a jamais eu d'exercices pour typer quiconque…Mieux que cela, ça n’a même jamais été le sujet. En revanche cette école enseigne l’Ennéagramme de manière à nous donner des clés objectives pour notre exploration personnelle. Ces clés sont bien-sûr nombreuses mais il y a une logique, un langage, une grammaire qui les unissent de façon limpide. On trouve ainsi son type de personnalité comme on reconnaitrait sa langue maternelle et cela est vécu souvent comme une mise à nu. On entend et parle cette langue totalement…Sensation étrange de « reconnaitre »  enfin ce qu’on a toujours su. Et il va de soi que personne ne peut faire cette reconnaissance à notre place.

 

Ensuite cette découverte de l’Ennéagramme est une expérience à vivre qui est transformatrice et c’est cette expérience qu'il nous est demandé de transmettre en enseignant l’Ennéagramme.

 

Les clés incontournables de cette « langue » qui permettent donc d'identifier notre type (et pas celui du voisin) sont :

  • Notre qualité essentielle dominante, soit notre appel à être du plus profond de nous-mêmes.
  • La peur première qui résulte d’un défaut d’être (déconnection de notre vraie nature, et donc de cette qualité essentielle dominante).
  • La passion, qui est la souffrance fondamentale de tout notre être, laquelle se manifeste à travers les Niveaux moyens de notre type. Cette passion anime à notre insu, à divers degrés, tout ce que nous sommes.

Il s’agit là de critères fiables, clairs, explicites. Pourtant je ne dis pas que c’est facile : la grande difficulté est d’être prêt à les voir et à les reconnaitre en soi. Il y en a qui voient du premier coup, cela leur saute à la figure, et d’autres pour qui cela prend plus de temps. Le temps, en vérité, de se connecter à soi-même et de se familiariser de façon objective, avec la distance nécessaire, à qui l’on est. Comme je le dis souvent : pas facile d’observer le nez qui est au milieu de notre figure. D’où d’ailleurs l’utilité d'avoir un miroir : l’Ennéagramme.

 

Cette difficulté à se voir est un autre très beau sujet...Pour le moment rappelons-nous  combien il est présomptueux de croire que l’on peut typer quelqu’un simplement en observant des traits extérieurs et sans connaitre les couches profondes, le vécu, le chemin spirituel, qui ont façonné cette personne. 

 

Ce dernier point est particulièrement important je pense. Si l’on prend l’exemple des êtres au cheminement spirituel évident, tels les saints par exemple, il est fascinant de voir combien leur conversion radicale a profondément modifié leur structure d’ego et il n’est pas moins fascinant de sentir cependant le parfum de leur nature essentielle particulière qui se manifeste d’autant plus librement.

 

Si je m’autorise à aller plus loin, il est un temps ou l’ego prend beaucoup de place et dans ce cas-là, sa structure est plus visible et facilement reconnaissable. Puis, il arrive que cet ego reprenne sa juste place, un peu comme un escargot qui rentrerait dans sa coquille. Il est toujours là, bien-sûr, mais il est alors difficilement reconnaissable, car plus fluide, moins « fixé », moins « passionné ». De fait, autre chose, voire quelqu’un d’autre, a pris toute la place. Chez un chrétien converti ce sera le Christ en lui. Saint Paul a reconnu ce phénomène et l’a exprimé de la manière la plus simple qui soit :

 

« Ce n'est plus moi qui vit, mais c'est le Christ qui vit en moi »  (Ga 2, 15-20).

 

C'est la fameuse mort à soi-même dont parle les écritures. Quand c’est le cas, c’est très compliqué d’aller chercher chez cette personne son type Ennéagramme. Son type de personnalité est toujours le même (elle continue d’en souffrir dans le secret de son coeur et parfois cela déborde encore) mais elle l’a apprivoisé et compose avec lui tout en ayant davantage accès à d’autres ressources, d’autres qualités essentielles, d’autres stratégies, d’autres énergies…

 

Ainsi, quand on étudie l’Ennéagramme, il faut s’ouvrir à l’idée que l’ego peut devenir un jour transparent, souple, et ne plus répondre aux critères classiques et reconnaissables des Niveaux moyens enseignés et décrits dans les livres. D’ailleurs, n’est-ce pas là précisément le but du cheminement avec l’Ennéagramme ? 

 

Comme le dit Russ Hudson, la découverte de son type, ou la connaissance de soi, n’ont jamais été une fin en soi. "Ce n’est qu’un pont d’embarquement pour une aventure beaucoup plus vaste", celle qui nous fait naitre à notre vraie nature. Et si l'on n’a pas un fort désir de se lancer dans cette aventure, je ne suis pas sûre que cette connaissance soit très utile, voire une bonne chose : l’Ennéagramme sans élan vers la transformation, que l’on fait alors seulement pour « mieux se connaitre et mieux connaitre les autres », comporte un risque fort de conduire à une consolidation de l’ego et des frontières entre les egos, où le jeu du « typage » prendra beaucoup de place et d’énergie. On est tous d’accord, j’en suis sûre, pour dire que c’est le contraire du but recherché.

 

Cette idée d’un ego plus transparent, et donc difficile à lire, qui laisse plus de place à une vraie nature moins saisissable, c’est aussi une belle invitation à rester humble et à s’émerveiller que la personne humaine est décidément bien davantage que ce que tout modèle, aussi brillant soit-il, ne pourra jamais dire d’elle.

 

Pour les néophytes curieux qui ont lu jusqu’au bout et qui pourraient douter de l'Ennéagramme, je ne veux pas finir ce texte sans rappeler que la connaissance de soi, malgré ses écueils et ses obstacles, reste une responsabilité humaine incontournable. A l’heure du COVID-19, nous allons, pour beaucoup, être éprouvés comme nous ne l’avons jamais été, et nous avons besoin plus que jamais d’accéder à tout ce qui définit notre « vraie » nature humaine. Tout est en nous. A nous d’explorer les ressources essentielles qui nous sont données en tout temps et en tout lieu.

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