Après l'Ennéagramme...

Vous lisez ce texte car, tel Obélix, vous êtes un jour tombé dans une marmite pas comme les autres, celle de l’Ennéagramme.

 

Ce n’est pas banal ! C’est même de nos jours, comme du temps d’Obélix, encore très rare. 

 

Chez moi, cette marmite s’étant installée dans un coin de mon feu, j’aime en examiner son contenu et comprendre comment ce contenu se consomme et se digère. J’ai un bon cobaye pour cela : moi-même ! Et bien-sûr j’aime partager le fruit de mon observation. 

 

Ainsi, voici aujourd’hui ce que je peux dire. De cette marmite ressortent clairement deux connaissances utiles et nécessaires pour nous comprendre, nous les hommes, lesquelles ne peuvent - et ne doivent surtout pas - être séparées l’une de l’autre. Ces connaissances sont celles du « moi » et du « Soi ». Définir un homme en parlant du moi sans parler d’un Soi n’a pas de sens, et vice versa :

 

« Personality and Essence are integral parts of each other, two sides of the same coin - the whole self. » (Understanding the Enneagram, Riso/Hudson p. 366)

 

Pour mémoire, le « moi », on sait bien ce que c’est : c’est une image, un masque qui nous donne notre identité. Quant au « Soi », on peut le comprendre comme l’essence de notre être, « qui je suis déjà dans ma plus haute vérité ».* Le moi, je le fabrique tant bien que mal, le Soi m’est donné. Il est déjà là, toujours là.

 

Pour beaucoup, l’existence du Soi sera une découverte totale, tant cette dimension de l’être a été éradiquée du paysage « moderne » ! Merci à l’Ennéagramme pour cela. Et normalement, pour tous, l’Ennéagramme dévoile aussi et surtout l’ampleur de l’encombrement du moi dans notre vie. Un immense merci de nouveau à l’Ennéagramme pour ce service rendu : avec une clarté exceptionnelle, il nous révèle combien ce moi encombré et encombrant* est omniprésent, et malheureusement trop souvent omnipotent.

 

Ainsi, on n’est plus surpris désormais de voir tous ces « moi » encombrants passer leur vie à se frotter et à se cogner, d’où la sage conviction qu’il faut absolument travailler sur ce moi pour qu’il rétrécisse, trouve sa juste place, et laisse advenir le Soi.

 

C’est là qu’on rencontre un écueil : les connaissances acquises avec l’Ennéagramme peuvent nous laisser croire pendant un temps qu’on peut y arriver par nos propres moyens. C’est l’illusion du « self-made man », entretenue par l’idée merveilleuse du développement personnel : « Si je me développe et me perfectionne, en « m’outillant », grâce à tous ces outils que j’apprends, alors je serais quelqu’un de bien, je trouverais ma place et serais heureux au pays du « moi ». Car le moi, finalement, ne veut qu’une seule chose, « justifier son existence » : « J’existe et cela est bon, ma valeur est réelle et reconnue ».

 

Avec ce développement personnel, on fait quelques progrès, certes. Comprenant ce moi, on a l’impression de mieux le maitriser, et le mieux-être qui en découle nous laisse penser que le Soi s’exprime. Mais malgré notre bonne volonté et nos efforts, le moi continue de revenir à la charge et d’occuper trop souvent le terrain. Et on se lamente, et on culpabilise, et on se juge…le moi se cogne désormais à son gendarme et juge tyrannique : le « surmoi ». Pas drôle…

 

Quelque soit notre expertise de l’Ennéagramme, si on est honnête, on reconnaitra vous et moi, que cet outil ne peut pas nous aider davantage. Don Riso le dit d’ailleurs de façon explicite :

 

« L’inertie de l’ego est trop forte, il ne peut être transformé sans que lui soit opposée une force plus grande encore : la conscience qui vient d’une perspective spirituelle sur nous-mêmes et nos vies. »

 

Il se garde bien en revanche d’expliciter cette « perspective spirituelle » qui doit élargir notre conscience et nous donner cette « force » nécessaire. On pourra dire : tant mieux! chacun reste ainsi libre de faire sa propre expérience. On pourrait aussi dire : quel dommage! Laisser chacun libre n’empêche pas de partager son propre chemin pour indiquer une voie possible. Tout bon montagnard comprend cela très bien.

 

Ainsi, en toute liberté, j’ai fait mon expérience, et aujourd’hui je pense que le temps est venu pour moi de partager. Je le dois à tous ceux qui ont suivi mes sessions, mais aussi à ceux qui cherchent à avancer avec l’Ennéagramme.

 

Ainsi, avant l’Ennéagramme, bien que de foi chrétienne, l’idée du Soi était une idée, bien belle, mais seulement une idée : je ne pouvais la raccrocher à rien de réel ni dans mon expérience, ni dans ma foi. Donc une idée belle mais inaccessible, malgré tous mes efforts. Maintenant je comprends pourquoi : avec ce moi enflé et blessé qui prenait tout l’espace de ma vie, il ne pouvait en être autrement. 

 

Non seulement, l’enseignement Ennéagramme que j’ai reçu** m’a permis de comprendre le rôle de ce moi et d’ancrer définitivement la réalité du Soi dans mon expérience, mais j’ai pu, du même fait, accéder pour la première fois avec tout mon être, à « l’inouï de l’Evangile » * que j’ai eu l’impression de comprendre/entendre pour la première foi. Nul doute que cela a marqué pour toujours ma conscience d’une nouvelle "perspective spirituelle » ! Et c’est effectivement cette force-là, dont parle Don Riso qui, toutes ces années, m’a permis de lutter pas à pas contre l’inertie de l’ego. Le combat n’en est pas moins rude, je vous l’accorde.

 

Cette force est fondamentale car c’est elle qui « autorise » le moi à capituler. Littéralement, cela veut dire se mettre à genoux et rendre toutes les armes…une sorte de « hara kiri » de l’ego. J’aime bien l’expression, mais dans les faits, c’est beaucoup moins spectaculaire : le moi encombrant apprend, comme on l’a dit, à se mettre de côté et à laisser passer autre chose. Lors de la première capitulation, cet autre chose est un flot de vie et de compassion nouvelles, pour soi et pour les autres, dont la source semble immense et inépuisable. Quand on le vit, on sait forcément que ce flot-là ne peut venir que du Soi. C’est l’expérience de l’amour qui « justifie » et qui transforme. Donc pas de doute, ce n’est pas un songe, c’est une expérience vécue.

 

Apres l’éblouissement de cette première fois, la vie du moi reprend ses droits. Sauf que le rapport de forces n’est plus du tout le même. Et l’Ennéagramme aide à observer que cet acte de capitulation est à renouveler chaque fois que nécessaire, voire à chaque instant, tout en nous rappelant l’évidence que le Soi est déjà là et toujours là. L’Ennéagramme nous aide aussi à observer les manifestations du Soi, toujours surprenantes, dans le quotidien de notre vie. 

 

Car il faut reconnaitre que l’Ennéagramme ce n’est que cela : un outil d’observation du moi et de « Self-remembering » du Soi.

 

L’Evangile, quand on peut « l’entendre » est une parole de Vie qui se reçoit littéralement (et forcément) comme une « bonne nouvelle », et pour celui qui s’est engagé dans une démarche Ennéagramme, cette bonne nouvelle résonne doublement :

  • J’entends doublement que je suis aimé et justifié : alors le moi apaisé peut prendre sa juste place ;
  • J’entends doublement cette chose inouïe que le seul chemin pour vivre de vraie vie (le Soi) est de mourir à soi-même (à moi) ;
  • J’entends doublement que cette mort du moi qui conduit à une source de vie dite « éternelle », non liée au temps chronologique, m’ouvre effectivement un autre « royaume » celui du Soi, dit le « Royaume de Dieu », et je comprends à quel point il est tout proche : il est déjà en moi;
  • Je peux enfin doublement décider de faire confiance à la parole du Christ, dont toute la vie ne dit que ces vérités-là. Cette confiance dans le Christ (dite foi chrétienne) devient l’ancrage de cette force indispensable dont j’ai besoin pour lutter contre l’inertie de l’ego. C’est avec cette force que je me relève chaque fois que l’ego me fait tomber.

Ainsi, cette fameuse marmite Ennéagramme, ce n’est pas rien ! Elle nous met d'abord en chemin, puis elle nous oblige à nous engager dans une voie spirituelle : si on ne le fait pas, soit on laisse tomber l’Ennéagramme (qui ne sert alors pas à grand chose), soit on tombe carrément dans la marmite avec son « type » comme boulet au pied, pour ne plus en sortir. Pas drôle...

 

C’est notre responsabilité d’enseignant de l’Ennéagramme de le dire clairement.

 

C’est aussi notre responsabilité d’inviter chacun à se poser les bonnes questions. Qui dit voie «spirituelle», dit voie de «l’esprit», qui fait appel à « l’Esprit ». De quel Esprit parle-t-on ? 

 

On peut esquiver en disant que c’est la voie du Soi, de la présence à Soi…mais si ce Soi n’est pas une dimension toute autre, complètement autre, cela reste alors une extension d’un moi, devenu pour le coup plus narcissique que jamais. Donc attention…

 

Dans sa dernière conférence à Paris (2019), j’ai eu la grande joie d’entendre Russ Hudson*être enfin très explicite sur cette fameuse présence dont on parle tout le temps, puisqu’on dit que c’est la clé du travail avec l’Ennéagramme (« The work »). Il a ainsi dit :

 

« Quand, dans un milieu ouvert à la spiritualité, on me pose la question : Mr Hudson, quelle différence faites-vous entre cette "présence" et Dieu ? Je réponds qu’il n’y a qu’une seule présence, et je leur dis que cette présence, c’est ce qu’ils nomment Esprit de Dieu ».

 

L’Esprit de Dieu s’appelle aussi l’Esprit Saint. Et ce n’est pas pour rien qu’il est « Saint », puisque "saint" veut dire étymologiquement « séparé de tout, tout autre ». 

 

Oui nous avons besoin d’accueillir la présence de ce "tout autre" pour nous sortir de notre "tout moi".

 

Je continuerai de partager ma connaissance de l’Ennéagramme, mais désormais sans plus omettre cette conclusion importante devenue si centrale pour mon propre chemin. Chacun reste libre de suivre son chemin, à son propre rythme, mais pour ceux qui seront désireux ou simplement curieux de ce chemin-là, au moins, je pourrai leur en parler.

 

A bientôt pour de nouvelles aventures dans la marmite Ennéagramme. Un Obélix de l’Ennéagramme je suis, et resterai ! Mais pas pour l’Ennéagramme, pour ce qui vient après.



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Cette expression est du philosophe et théologien Dominique Collin

** Enneagram Institute, Stone Ridge, USA

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Commentaires: 2
  • #1

    Elisabeth (mercredi, 03 février 2021 19:16)

    J’apprécie beaucoup ce cheminement qui va du moi créé, façonné par notre histoire de vie et le soi, cet être profond, le cœur du cœur; cet appel à vivre de l’esprit de Dieu, l’esprit saint. Au fond, en ce sens nous sommes des temples de l’esprit saint, et l’esprit saint a besoin de tous nos temples singuliers; il
    Passe à travers chacun des neufs types qui se manifestent dans nos temples. C’est l’esprit saint qui vit en nous et fait rayonner notre type! et nous sommes appelé à vivre de l’esprit saint et avec lui dans nos vies. Merci Dorothée pour cette parole unifiante!

  • #2

    VANDIER PASCAL (mercredi, 10 février 2021 12:30)

    J'ai beaucoup apprécié les derniers articles et ce que Dorothée a pu écrire sur les liens entre l'énnéagramme et spiritualité : en effet, plus nous avancerons dans notre vie spirituelle , notre marche aves DIEU , le développement du fruit de l'esprit ( galates 5.22) notre sanctification ( qui est le travail de L'esprit Saint en nous) , plus nous ressemblerons à CHRIST ( il faut que qu'il croisse et que je diminue dira Jean-Baptiste au début de son ministère ) , plus nous atteindrons les niveaux supérieurs de notre type ( c'est ça le but : il y a une seule destination et c'est la le travail de toute une vie ) ; comme le dit le rav élie LEMMEL ( intellectuel juif) , nous sommes nés avec des dons, des qualités ( les quatre petits pots de lait) et des zones d'ombre ( la chèvre dans le placard ) à méditer : notre vocation est de laisser l' Esprit de DIEU et sa parole nous transformer tout au long de notre pèlerinage terrestre afin de devenir des "petits Christs" et ça c'est du boulot et un sacré programme ( que l'égo diminue , change et DIEU prenne la 1ére place)...!!! à bon entendeur